Pourquoi je n'arrive pas à tourner la page
Vous vous êtes dit que le temps effectuerait son travail. Que vous passeriez à autre chose. Et pourtant, quelque chose résiste. Cette rupture, ce deuil, cet événement que vous n’arrivez pas à laisser derrière vous. Il est là, toujours présent, même quand vous faites tout pour ne plus y penser.
Ce n’est pas un manque de volonté ni une fragilité particulière. C’est peut-être simplement que certaines expériences laissent une empreinte traumatique, et que face à un psychotraumatisme, tourner la page en essayant d’oublier et d’être plus forte ne fonctionne pas toujours comme on l’espère.
Ce que “tourner la page” suppose, et pourquoi c’est plus compliqué :
L’expression suggère un acte volontaire et linéaire : on décide, on avance, on oublie. Comme si la douleur obéissait à une intention.
Mais la souffrance psychique ne fonctionne pas ainsi. Ce n’est pas parce qu’on « veut » aller mieux qu’on y arrive. On peut continuer à vivre normalement en apparence, même si quelque chose reste coincé dans le passé.
Certaines expériences laissent une empreinte qui dépasse la simple tristesse ou la déception. Un deuil très douloureux, un psychotraumatisme, un trauma relationnel : ces situations touchent quelque chose de plus profond : le sentiment de sécurité, la confiance en soi ou en les autres, le rapport au corps, à l’avenir.
Trauma non traité : quand le passé reste présent
Il y a des signes qui ne trompent pas. Vous repensez souvent à ce qui s’est passé, sans l’avoir décidé. Certaines situations du quotidien réveillent une émotion que vous pensiez avoir dépassée. Vous évitez certains sujets, certains lieux, certaines conversations, sans toujours savoir pourquoi.
Parfois c’est plus discret : une fatigue inexpliquée, une irritabilité, un sentiment de vide, une difficulté à vous projeter dans l’avenir.
C’est le signe que quelque chose cherche encore à être entendu, et que la page ne peut pas se tourner seule.
Les signes, avec le temps, d’un trauma non traité
Quand quelque chose n’a pas été traversé vraiment, il trouve d’autres sorties. Des façons de s’exprimer que vous ne reliez pas toujours à ce qui s’est passé, et que vous n’aimez pas en vous.
Une relation à l’alimentation qui vous échappe - grignotage compulsif, hyperphagie, restriction. Un verre de trop qui devient une habitude. Des écrans, le travail, le sport - utilisés pour ne plus ressentir, pour ne plus penser.
Des émotions qui explosent sans prévenir, disproportionnées, incontrôlables, et qui vous laissent épuisée et incompréhensible à vos propres yeux. Une hypersensibilité que vous n’arrivez pas à maîtriser malgré tous vos efforts.
Ces comportements ne sont pas des défauts de caractère. Ils sont des « stratégies » imparfaites et coûteuses que votre système a trouvées pour gérer ce qui n’a pas pu être digéré autrement. C’est le meilleur choix possible que vous ayez pu faire à ce moment-là et avec les moyens dont vous disposiez.
Les reconnaître, c’est déjà commencer à comprendre.
Oublier n’est pas guérir :
Beaucoup de personnes font tout pour occuper leur esprit, remplir leur agenda, éviter ce qui pourrait faire remonter quelque chose.
Cela peut fonctionner un temps. Mais l’évitement a un coût : il maintient la souffrance en état de veille, sans jamais lui permettre de se résoudre. Ce qu’on n’a pas traversé vraiment reste là - silencieux parfois, envahissant d’autres fois - jusqu’à ce que quelque chose le réveille.
Guérir ne signifie pas oublier. Cela signifie que le souvenir peut exister sans faire aussi mal. Que l’événement peut trouver sa place dans votre histoire : passé, intégré, sans emprise sur votre présent.
Deuil et trauma : ce qui peut vraiment aider
Tourner la page demande souvent autre chose que du temps. Cela demande un espace sécurisant pour traverser vraiment ce qui a été mis de côté - avec les mots, mais aussi avec le corps, qui garde lui aussi sa propre mémoire de ce qui s’est passé – ce que Bessel Van der Kolk appelle la « mémoire traumatique ».
Ce travail ne consiste pas à revivre indéfiniment ce qui fait mal. Il consiste à permettre à ce qui est resté “en suspens” de trouver enfin une résolution quand vous serez prêts, et avec la sécurité nécessaire, pour le traverser au mieux et le remettre « à sa place », dans le passé.
Si vous vous reconnaissez dans ce que vous venez de lire, peut-être est-il temps de ne plus attendre que ça passe seul.

